Vous léguer nos vi(ll)es post Covid-19, sur une terre régénérée

Tribune de Leslie et Philippe Gonçalves, co-fondateurs de Seuil architecture, sous la forme d’une lettre telle qu’ils aimeraient pouvoir l’écrire à leurs enfants dans quinze ans

 

Lettre à Tess et Esteban
Toulouse, le 11 mai 2035,

 

Les enfants,

Nous souhaitons aujourd’hui vous léguer, en même temps que cette terre régénérée, notre engagement, notre énergie et notre conviction pour, tous ensemble, continuer à rendre notre monde plus respectueux.

Rappelez-vous les enfants ! Au printemps 2020, la pandémie mondiale du coronavirus n’épargna aucun pays et surtout pas nos sociétés occidentales. Nous avons passé huit semaines tous les quatre, strictement confinés à la maison. Plus d’école pour vous, et pour nous, vos parents, brutal coup d’arrêt des chantiers mais encore des projets engagés portés par notre cabinet d’architecture. C’est à cette époque que nous avons cessé de pratiquer les gestes affectifs et les pratiques sociales du quotidien que nous appréciions tant… Balayés d’un revers de virus en quelques jours ! C’est à cette époque aussi que notre modèle économique fut remis en cause, avec ce qui aurait pu être une crise économique, civilisationnelle et climatique majeure. Mais…

 

Les architectes avaient un rôle à jouer

 

Cet invisible virus, virulent et meurtrier, a démontré que l’on pouvait arrêter la marche d’un monde qui nous menait à la catastrophe. Est alors venu le temps de faire autrement. Les voix et les initiatives se sont multipliées pour prendre soin de la terre, chacun et chacune dans son domaine pour, depuis le seuil de nos portes jusqu’aux politiques transnationales, faire basculer l’humanité dans une nouvelle ère de résilience. Un changement de mentalité s’est opéré vers la recherche d’un équilibre et d’une éco-compatibilité entre territoires et civilisations, bien-être et liberté des individus.

Nous avons toujours pensé que les architectes avaient un rôle à jouer dans ce qu’alors on appelait la transition écologique et sociale, pour recréer des écosystèmes favorisant la densification, l’échange d’énergies, d’informations, de matières avec le vivant. De nos années passées à concevoir de manière écoresponsable les habitats, les bâtiments publics, les usines, les quartiers qui composent les territoires, nous avons acquis une vision claire de la manière de construire les vi(ll)es d’après.

A commencer par les matériaux employés pour la construction que nous choisissons systématiquement biosourcés et géosourcés ou issus du réemploi : du bois, de la terre crue, de la paille, du chanvre… C’est ainsi que les architectes ont participé au sauvetage des fonds marins et des plages d’où l’on extrayait le sable avec lequel on fabrique le béton. Considéré comme un matériau rare, il est désormais réservé aux utilisations qui requièrent, sans substitution possible, ses propriétés exceptionnelles. Tout au long de ces années, notre profession n’a réalisé que des bâtiments durables, bas carbone et même recyclables voire « biodégradables* ». Le zéro carbone est la règle de construction des nouveaux bâtiments et des éco-quartiers.

 

Le zéro carbone est la règle de construction

 

L’approche centrée sur les besoins et utilisations des occupants a pleinement trouvé sa place dans le nouveau tryptique des maîtrises d’ouvrage, d’usage et d’œuvre. Co-conçues avec ceux qui y vivent ou y travaillent, nous imaginons des réalisations d’autant plus belles qu’elles sont saines, lumineuses et adaptées aux usages, participant pleinement au bien-être. Chacun de ces bâtiments « écolonomiques* » est une démonstration de la rentabilité économique de tous les investissements écologiques.

Cette conception de l’architecture, nous la promouvons d’autant plus que nous l’avons éprouvée. L’usine de la Scop Aerem, imaginée et construite en 2018 (International Green Solution Award Low Carbon et Trophées de la Construction Batiactu) devançait ce qui est aujourd’hui la norme et que nos pratiques ont encore améliorée. Tout comme l’immeuble d’habitat coopératif Abricoop, co-conçu avec ses habitants, reconstituant à l’échelle du bâtiment un écosystème de services et d’usages partagés. Ces opérations fleurissent dans les villes, développant l’entre-aide intergénérationnelle et des formes nouvelles d’économie circulaire. Ce modèle particulier d’accession à la propriété cultive un autre type de gouvernance, basée sur un renouveau du vivre ensemble.

 

Prendre en considération le « déjà-là », réhabiliter, transformer, réemployer…

 

Tous les acteurs de l’acte de construire prennent également en considération le « déjà-là » pour réhabiliter, transformer, réemployer, densifier et ainsi valoriser les espaces urbains. Parfois aussi pour démolir et ouvrir des espaces de respiration et de biodiversité au cœur de nos villes pour y restaurer cette relation à la nature, si essentielle à tous. Ainsi, nous avons retrouvé le plaisir de sentir les saisons, de goûter les fruits des jardins comestibles, de respirer la fraîcheur des allées plantées, d’effleurer l’eau des rivières et des étangs, d’évoluer dans des espaces urbains « re-naturés ».

Plus largement, les collectivités soutiennent et favorisent aujourd’hui les initiatives pour créer ces espaces communs et partagés, à l’échelle d’une rue ou d’un quartier, où s’inventent autant de gouvernances que de besoins spécifiques, où s’affinent entre riverains et élus les relations de coopération, chacun à son échelle, aux enjeux urbains de la cité. Ces lieux de culture et de cohésion sont devenus le ferment d’une économie locale où les échanges de biens, de services et de moyens se tissent naturellement entre habitants, mais aussi avec la collectivité sous la forme de revenus passifs, participant à l’autonomie vivrière de la ville : production fermière d’œufs, de fruits et de légumes notamment pour les cantines scolaires, production de biogaz à partir des biodéchets…

 

Démanteler les concentrations urbaines excessives

 

Ces espaces, où se mêlent habitats, activités, commerces et loisirs, s’interconnectent, équilibrant vertueusement tout le territoire. C’est ainsi que les opérateurs, publics et privés, transforment les espaces, du péri-urbain jusque dans les campagnes, mixant usages et écosystèmes durables, réintroduisant de la vie dans ces « entre deux », substituant aux kilomètres-carrés de parkings minéraux des milliers d’arbres, créant autant de puits carbone et d’îlots de fraîcheur. Les paysagistes et les écologues participent pleinement à garantir la fertilité de ces bassins de vie, restructurant les espaces arables, y décuplant leur générosité et biodiversité, au rythme des saisons.

Ce rééquilibrage n’a pu s’opérer que grâce aux entreprises qui, dès 2020, ont repensé l’organisation du travail, démantelant les concentrations urbaines excessives. Tout regrouper dans les métropoles n’est ni une nécessité, ni un gage de qualité de vie. Cette redistribution des activités économiques, couplée au déploiement des mobilités alternatives au tout pétrole, revitalisent et rééquilibrent nos territoires. Réjouissons-nous de ces rues devenues calmes et respirables, de ces parkings transformés en espaces vivriers si nécessaires à notre économie de proximité.

 

Changer de paradigme pour une prospérité équilibrée

 

Avec du recul, il nous semble inconséquent que pendant près d’un siècle, la croissance du PIB ait guidé notre économie, nous menant au bord du précipice. La refondation de nos sociétés après la crise sanitaire du covid-19 a conduit les Etats à réviser l’économie sur la base du bien-être. Les gouvernements ont mis à profit ce bouillonnement démocratique pour changer de paradigme et instaurer une « prospérité équilibrée* », bâtissant « une stratégie où nous [avons retrouvé] le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention, la résilience qui seules peuvent faire face aux crises».

Depuis 2020, chacun joue pleinement son rôle dans cette nouvelle vi(ll)e; notre utopie est devenue une réalité. Tess et Esteban, nous vous aimons et sommes fiers des adultes responsables, heureux et créatifs que vous êtes aujourd’hui devenus. Utilisez sans relâche vos capacités pour poursuivre et démultiplier ce modèle frugal et généreux. L’équilibre reste fragile.

 

 

Rendons à leurs auteurs certains des concepts qui contribuent à faire de notre utopie une réalité tangible :

  • Les bâtiments « biodégradables » ont été promus par notre consœur Françoise-Hélène Jourda dès 2012 (Bâtir en favorisant la biodiversité – Naturparif -Victoires éditions).
  • L’ « écolonomie » résulte d’une démarche démonstrative menée par Emmanuel Druon, chef d’entreprise, dans sa fabrique industrielle d’enveloppes Pochéco (Ecolonomie : entreprendre sans détruire – Acte Sud 2016).
  • La « prospérité équilibrée » est détaillée dans l’ouvrage par Kate Raworth (La théorie du donut, Plon Editions – 2017)
  • Enfin, la dernière citation appartient à Emmanuel Macron (allocution du 13 avril 2020).

 

Leslie et Philippe Gonçalves

 

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Le 11 mai 2020
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